4336 ^H
CHARLES MAURRAS
LE
CONSEIL DE DANTE
1321-1921
E perd leva su 1 Viiui iaiiibuscia
Con l'aninw chc vince oyni batlaylia,
Se col siio grave corpo non s'accascia.
Pii) Itinga sculu convienche si saglia.
Infeuxo, XXIV, 52-55.
PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE xNATIONALi:
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LE
CONSEIL DE DANTE
1321-1921
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CHARLES MAURRAS
LE
CONSEIL DE DANTE
1321-1921
E perô leva su! Vinci l'ambascia
Con l'animo che vince ogni battaglia,
Se col suo grave corpo non s'accascia.
Piii lunga scala convien che si saglia.
Inferno, XXIV, 52-55.
PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
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Copyright 1913, by Société française d Ëdition et de Librairie,
proprietor of Nouvelle Librairie Nationale.
Tous tiroitsde reproduction, de traduction cl d'adaptation réservés.
La nuit du 13 au 1^ septembre 1920 a commencé
r année qui accomplira le sixième centenaire de la
mort de Dante. Le genre humain va le célébrer digne-
ment.
Puisque un rendez-vous est donné, chacun doit y
venir, apportant la palme ou la gerbe. Voici le peu
que j'ai. Ces pages ont été écrites pour une traduction
de TEnfer qui est la plus belle de France. Epuisé
avant la guerre, le précieux travail de Madame
Espinasse-Mongenet na pu être réimprimé depuis.
Il ne reparaîtra pas avant quelques semaines. Ma
préface en est détachée. Elle part en avant comme le
héraut et le messager. Je voudrais amener à l'édition
prochaine un peuple nouveau de lecteurs.
Le tour général de ces réflexions anciennes sur le
plus passionné et le plus volontaire de tous les poètes
ne tendait qu'à offrir aux lecteurs français Vesprit
de son conseil et l'essence de sa leçon : mais, parue il
y a huit ans déjà, conçue et mûrie dans l'attente et
8 LE CONSEIL DE DANTE
Vangoisse de ce que /appelais alors « une épreuve
que tout prépare », les mêmes réflexions rendront-
elles le moindre service aujourd' hui ? Après l'échéance
du grand carnage, ce conseil de Dante conserve-t-il
une raison d'être ?
Il me semble qu'on peut le croire. Nous avons
devant nous des tombeaux à entretenir, des vides
à combler, des désastres à réparer. Ce nest pas la
besogne qui manque. Un poète créateur d'âmes, rec-
teur d intelligence, excitateur de courage et de volonté
nous demeure excellent à comprendre, à sentir, à
approfondir. On reste dans le vrai quand on le prie
de consentir à rester Vhôte de notre ruine pour nous
entraîner au travail ou nous aider à persévérer dans
nos deuils. Nulle voix d'homme ne sonne comme la
sienne entre les vivants et les morts. Brève et pro-
fonde, elle convient également à ce qui nous fuit dans
le temps et nous classe dans l éternel.
J'ai essayé de préparer et d introduire le lecteur.
De tels soins ne seront pas superflus tant quon s'ac-
cordera à juger Dante un auteur assez difficile.
Dans les heures déjà lointaines où se composait
cette étude, un ami qui nest plus là m'avait donné
les éléments d'une courte note d'histoire littéraire que
LE CONSEIL DE DANTE 9
ion trouvera page 5'i et dont on verra l'importance.
Je veux graver ici le nom de cet ami : politique,
orateur, historien érudit et sage. Octave de Barrai
aimait Dante d une passion jalouse qui ne s'éteignit
quavec lui. Quand il nous quitta pour la guerre en
août 191'i, il emportait les trois Cantiques avec son
Racine diamant. Après la première blessure, au dernier
soir de sa permission de convalescence, la causerie
ayant longtemps flotté sur les tranchées et les cime-
tières du front à la mémoire de nos innombrables
amis perdus, nous ne pûmes nous séparer sans faire
des stations à différents paliers de l'Enfer, du Pur-
gatoire et du Paradis : partout. Barrai avait ses habi-
tudes et ses dilections. C'est en causant de son poète que
nous nous sommes dit au revoir pour toujours. Mais
le grand nom et la grande gloire reparurent encore
dans une lettre quil ni écrivait le 5 juillet 1915 ; il
passait à Racine, ayant fini de relire Dante, me
disait-il.
Un mois plus tard, dans la nuit du 4 au 5 août,
comme il venait de prendre sa faction volontaire dans
un poste d'écoute en avant de Soissons, sa ville natale.
Octave de Barrai recevait en plein front cette balle
qui l'a tué.
En souvenir du monde d'idées vigoureuses et douces
10 LE CONSEIL DE DANTE
<]iii vécurent dans l'orbe spacieux de ce noble front, le
petit livre auquel il a contribué vient se déposer de
lui-même aux pieds de Barrai endormi. Nos paroles
écrites ne sont que des signes fugaces et ne peuvent
atteindre à la force du sang versé. Mais le mieux
qu elles aient à faire est de s employer dans la suite
et dans le sillage de ce beau sang. Puissent ainsi les
miennes agir et militer pour le maintien de notre race
et la renaissance de notre esprit !
15 septembre 1920.
LE CONSEIL DE DANTE
E perb leva su ! Vinci Vambascia
Con lanimo che vince ogni batlaglia.
Se col suo grave corpo non s'accascia.
Più lunga scala convien che si saglia '.
(IxFEHNO, XXIV, 52-55.)
En entreprenant de traduire les trois Can-
tiques, vers par vers et presque mot à mot,
dans les justes limites de la correction et de
rélégance, sans craindre d'affronter le face-
à-face du texte italien reproduit en regai:d,
]^|me Espinasse-Mongenet a rendu un service
éminent aux lettres française et non aux lettres
seules : quand, grâce à elle, nous saurons lire
Dante dans son langage et l'interpréter selon
notre esprit, l'œuvre d'art du poète et celle du
traducteur donneront ensemble un enseigne-
1. « C'est pourquoi lève-toi ! Triomphe de ta fatigue — par
« l'esprit, lequel sort vainqueur de tout combat — s'il ne flé-
« chit point en même temps que son corps pesant. — Par une
« longue échelle il nous faudra monter » (Jî/j/er, XXIV, 52-55).
12 LE CONSEIL DE DANTE
ment qui ne peut s'arrêter à la poésie. Nous
verrons mieux les ressemblances et les diffé-
rences de notre génie national par rapport à
Dante, à Florence et à l'Italie, et nous senti-
rons beaucoup plus à vif leur beauté et leur
charme ; mais, par delà cette lumière, qui pro-
duit déjà de la force, une autre vertu lumineuse
pourra naître du commerce et de Tétude du
grand poète, de Tamitié qu'inspireront ses
étrangetés fraternelles : son poème fait une
Somme de la vie, et riche en énergie vitale ; les
imperfections mêmes en ont un caractère sti-
mulant et éducateur.
— Cest le roi des poètes, disait un jour un
de nos maîtres, et comme je restais muet en
pensant à Homère et à ses homérides, il in-
sista : — ...du moins, des poètes modernes.
Mais il dut voir que je pensai alors à Racine
et à ses pareils.
Dante n'appartient pas à la race des pères
directs de notre esprit et de notre goût, mais il
est beaucoup moins éloigné de notre nature
essentielle que tous les autres écrivains de
l'Angleterre, de TAUemagne, de TEspagneet de
ritalie sur lesquels les Français ont abusé du
droit sacré de perdre de la peine et du temps.
La position qu'il occupe tient le milieu entre
notre art classique, indifférent à tout ce qui
n'est pas de la perfection éternelle, patrimoine
du genre humain, et l'ai't des siècles successifs
14 LE CONSEIL DE DANTE
et des nationalités séparées, qui recueille et
transmet ce qu'il nomma il grido, le « cri »,
Tattention et l'entraînement d'un enthousiasme
qui passe. Plus que n'avait osé aucune des
quatre ou cinq grandes ombres qui composaient,
à son avis, « le beau collège des princes du
chant sublime » et le conseil suprême de toute
poésie, l'âme de Dante se complut et s'attarda
aux teintes fugitives de l'espace ou de l'heure
qui n'ont d'avenir que la mort. Son esprit, qui
était fier et difficile, aurait dédaigné les beau-
tés du second ordre : elles ont été recueillies
et sauvées par sa volonté, qui les incorpora
bon gré mal gré à son vers. Celui-ci en reçoit
une charge infiniment lourde. Mais tel quel,
l'aliment est fort, l'influence en est salutaire ;
l'exemple, presque surhumain.
I
L'HOMME
S'il n'est pas le roi des poètes, comme il
faut bien en convenir, la mort dans l'âme, s il
ne préside pas toute la poésie moderne, car
Paris, comme Athènes, y précède Florence,
c'est peut-être le roi des hommes. On se fait
une idée de cette royauté en considérant ses
portraits. Le long masque aiguisé et creusé,
dont la stylisation excessive peut aboutir à une
véritable caricature, dégage, à 1 examen, les
signes d'une sorte de supériorité générique
antérieure aux distributions du destin. Sans
le bonnet pointu qui le classe déjà parmi les
docteurs et les sages, la maigre effigie laurée
d'or pourrait servir à désigner tout autre
16 LE CONSEIL DE DANTE
maître des hommes, guide politique ou chef
mihtaire : volonté de Jules César ^ ou du gi-and
Condé, idées d'Ai'istote ou de Richelieu. Une
destinée différente changerait peu de chose à
Taccent décisif de ce visage supérieurement
calme et clos, mais dont les traits crispés disent
tant de passion : impérieux bien plus qu'inspi-
rés et méditatifs. Le front haut, les tempes ser-
rées, les joues creuses, une amère bouche
abaissée qui allonge encore la face, le grand œil
reculé du profil aquilin, sous l'arcade proémi-
nente, font ressembler le dessin de ce caractère au
type abstrait du maître en soi, du chef essentiel,
l homme et non Vhomme qui s'appelle Callias
(modèle qui n'a pas été inventé au quinzième
siècle et que le douzième avait déjà reçu de
l'antiquité) . La poésie aura été l'organe de Dante ,
et son moyen de s'exprimer, mais sa fin primi-
tive était de se porter en avant pour être suivi.
1. On peut voira la sculpture latine du Louvre un Antio-
chus III, longtemps nommé Jules César, dont le profil, avec
son impression de haute tristesse, n'est pas sans rapport avec
celui de Dante.
i/homme 17
Peu d hommes eurent une vie plus complète
et plus riche. On ne savirait se contenter d'en
élever aux nues, comme Marsile Ficin, Texcel-
lence, « Dante Allgheri, per pcitria celesie, per
abitazione fiorentino^ di stirpe angelico, in pro-
fessione fîlosofo poetico... » D'abord son exis-
tence ne se borne point à la philosophie ni à
la poésie : soldat, chef de faction, magistrat,
diplomate, dessinateur, médecin (à moins qu'il
ne fut droguiste ou marchand d'épices), auteur
d'opuscules de physique et d'une ample théorie
de la Monarchie, philologue, organisateur
d'une langue, créateur d'une littérature et d'une
pensée qui n'est pas épuisée, il représente à
peu près tout ce que Ihomme a pu être de son
temps et dans son pays. Sans imprimer sur
tous les points les mai-ques du même génie, il
y laisse souvent l'empreinte de la griffe de feu.
Le sentiment qu'il a des variétés de l'histoire,
avec ses nuances et ses couleurs, est tellement
vif que son art rassemble et résume le moyen
âge entier, autant et plus encore qu'il n'annonce
la Reuaissance.
18 LE CONSEIL DE DANTE
En même temps, cet art compose une véri-
table géographie poétique de l'Italie, sommaire
assurément, mais complète et si éloquente que
la terre ainsi embrassée a fini par porter un
peuple qui a raison de l'appeler, par la voix
d'Alfieri : « il gran padre AUgher ». Cela
déborde un peu Thabitat florentin. Elève et
bon élève des lecteurs et disputeurs de théolo-
gie, il n ignore point que tout homme devrait
vivre les yeux fixés sur la sphère immortelle
et incorruptible de l'Etre. Il se rit avec eux de
tout ce qui confond l'être avec le changement :
plongé, presque perdu dans l'universel de la
poésie et de la pensée, il pourrait devenir le
docteur angélique du rythme s'il n'était infini-
ment trop attaché à la terre pour correspondre
de tout point à la vaine hyperbole métaphy-
sique de Ficin.
Quand il se vante d'avoir appris comment
« r homme s'éternise », l'éternité intellectuelle
est déjà conçue à la manière humaine de
Pétrarque, et cet humanisme amoureux de
gloire apparaît incapable de se détacher de
l'homme 19
beaucoup d affaires sublunaires. Les biens de
la vie, ses hochets, l'intéressent tous à la fois.
Il entre dans sa gravité une multitude de dis-
tractions, sans excepter les plus légères et les
plus imprévues.
Quelle variété ! Le même homme qui pleure
sur « l'Italie esclave et hôtellerie de douleurs »
se laisse très bien entraîner par l'amertume
d'une défaite politique à simuler la plus allègre
indifférence envers l'idée de la patrie. Il écrira
tranquillement : « Nous dont la patrie est le
monde... Nos cmtem ciii mundus est patria,
velut piscibiis œquor\ » Si la perspective de ne
jamais revoir Florence le fait frémir d'horreur,
il ajoute, dans la fameuse lettre à Can Grande,
les consolations sacrilèges : « Non solis astro-
rumque spécula iibiqiie conspiciam ? Nonne dul-
cissimas veritates potero specnlari ubique sub
cœlo? » Oui, le soleil et les autres astres, les
hautes vérités, dans leur douceur suprême,
sont visibles sous tous les cieux ! Ce poète d'une
1. De vulgari eloquio, I, 6.
20 LE CONSEIL DE DANTE
cité a toujours soin de se marquer des abris et
des refuges œcuméniques ; mais le souvenir de
ses temples de sereine contemplation ne le
sauve jamais des réveils de patriotisme pieux
ou de civisme involontaire. Le frémissement
de l'indignation désintéressée finira par deve-
nir sa plus belle muse, et quand la défaite et
Texil auront achevé de le pousser à bout, nulle
haute sagesse ne pourra empêcher qu'une satire
Irénétique d'un accent presque religieux ne
tienne désormais le milieu de son chant.
Ne pouvant plus frapper le félon et le traître,
ni de l'épée, ni de la loi, le poète vaincu leur
infligera une place dans son enfer avec toutes
les notes infamantes qu'il y faudra et en les
désignant par leurs noms, leurs prénoms, leurs
armoiries. Un des cachots du dernier cercle,
le plus noir, le plus glacial, aménagé pour cer-
taines âmes choisies, leur convient si exacte-
ment qu'elles y tombent avant même que leur vie
ne soit terminée. C'est la geôle où s'expie toute
trahison. « L'âme n'a pas plus tôt trahi ^ que
« son corps lui est enlevé par un démon qui
l'homme 2i
« la gouverne dans la suite jusqu'à ce que son
« temps soit entièrement révolu : pour elle,
« elle s'abat dans cette triste citerne ». Comme
on nomme, au passage, Tun de ces privilégiés
de Félite infernale : « — Tu dois le recon-
« naître, c'est messire Branca d'Oria, et il y a
« plusieurs années déjà passées depuis qu'il
« est enfermé comme le voilà. » — « Je crois »,
est-il répliqué, « que tu me tromjDCs, car
« Branca d Oria n'est point encore mort ; il
« mange et boit, et dort, et se revêt de ses
« habits. » Pure apparence, qui se dissipe en
s'expliquant : le traître Branca, a bien laissé
son corps à un diable, qui vaque sous son nom
aux occupations de la vie et même continue la
besogne de trahison dont le cadavre qu'il anime
a pris l'habitude invincible et le pli machinal,
mais la personne de Branca, annonce Dante,
n'est plus sur notre terre : elle paie son dû
chez les morts...
L'exquise atrocité de la peine correspond à
tout ce que nous savons de la vigueur et de la
logique de cet esprit. Il est éminemment raison-
22 LE CONSEIL DE DANTE
nable, sensible aux plus fines mesures du goût,
mais ne recule en aucun cas devant les déduc-
tions tirées de la justice ou de la sagesse. Une
conduite qu'il réprouve est brièvement qualifiée
de viltà, épithète que notre « vilenie » traduit
faiblement. Dans les discussions qu'il soutient,
l'adversaire qui se laisse tomber au-dessous
d'un certain niveau d'intelligence et d'honneur
est plongé dans le cercle de la bestialità ; Dante
lui témoigne que c'est proprement à coups de
couteau, col coltello, qu'il devrait réfuter des
sottises d'un ordre aussi matériel '■ : il juge
qu'à des mots qui ne sont que des bruits, de
simples déplacements de pure matière, d'autres
mouvements de matière, le poing fermé, 1 acier
brillant, répondent parfaitement bien. Mais, de
ce dur langage même, il ressort que l'aspect
brutal et le geste grossier sont en horreur à
Dante. Il ne rêve que d'une perfection intellec-
tuelle d'équité et de courtoisie, de paix et
1. E se iavversario volesse dire... risponder si vorrebbe non
colle parole, ma col coltello à tanta bestialità. (Convivio.
Trat. IV^, cap. XIV.]
l'homme 23
d'amour ; ainsi Texige la politesse de son esprit,
mais son cœur, hérissé de nobles scrupules,
ouvert aux belles voluptés, respire une âpre
haine dès qu'on fait offense à ses dieux.
On ferait donc bien fausse route en interpré-
tant toutes ces diversités, dont j'abrège le
compte, comme les jeux d'un caractère heurté
ou contrasté. Au contraire, cela se tient. La
continuité magnifique d'une grande âme déve-
loppe ses éléments complémentaires. Cette
nature est assez ample pour occuper et pour
combler, par exemple, les intervalles du patrio-
tisme florentin le plus ombrageux au catholi-
cisme universel le plus dégagé. Il n'y a pas
contradiction, mais correction et complément
dans ces alternances de la justice et de la pitié,
des cris de colère et des larmes de miséricorde.
Il est bon que le visiteur de la Cité dolente
arrose la voie qu il descend de pleurs de com-
passion sur tant d infortunes sans termes \
1. Une réparation qui ressemble à une excuse est offerte à
l'âme de Pierre des Vignes pour le mal involontaire que lui a
fait le poète en passant. {Enfer, ch. XIII.)
24 LE CONSEIL DE DANTE
mais il est également bon que certains scélérats
soient insultés par lui, ou même que les
traîtres aient la tête écrasée au passage de ses
talons ; en ce cas, comme il le déclare, « ce
fut courtoisie que de leur être vilain ! » Ces
extrémités de Tâme dantesque ne veulent pas
être opposées, mais classées et comprises
comme les termes d une seule et même série.
Sa sensibilité tient l'immense entre-deux de
penchants réputés contraires. Elle se définit
par l'ampleur, la densité, la justesse et un don
supérieur d équilibre. Plein, concis et sonore
comme le vers, ce mouvement ne peut s'arrêter
qu'à son terme, mais il s'arrête toujours là.
haletant et vibrant comme la flèche au but.
Jamais propos si médité n'a donné un tel sen-
timent de la vie inquiète et du cœur en sus-
pens. Jamais homme plus ébranlé, ni de plus
d'éléments, n'a su se reposer dans le ciel lumi-
neux d une raison plus pure.
Voyons comment cela s'est fait.
II
BÉATRICE
Il était entré dans la vie par un amour
si beau que le monde en subit encore le
charme, et cependant si merveilleux que
la critique hésite ou même refuse dS" ajouter
foi.
La nuée des commentateurs, s'appliquant à
résoudre une fausse difficulté, a fini par noyer
le personnage de Béatrice dans les explications.
La « dame bienheureuse et belle » que Dante
avait aimée enfant et qu'il vit disparaître dans
les lumières de la mort en a été réduite au triste
état d'allégorie pure, de symbole idéologique,
simple figuration tantôt de l'Eglise mystique,
ou de la Foi. ou de la Grâce, et tantôt de la
26 LE CONSEIL DE DANTE
contre - église , Charbonnerie ou Maçonnerie
gibeline. Il n'y a pas à se mettre en peine de
chasser ces imaginations. Il faut plutôt retenir
les plus vraisemblables, mais les mettre à leur
place, qui n'est pas la première, puisque le
poète la leur a interdite. Nous tenons de Dante
que tout ouvrage de sa main peut compter jus-
qu'à quatre sens superposés ; en admettant tous
les systèmes dont on fleurit la marge et le fili-
grane du texte, systèmes qu'il serait absurde de
nier, et très dangereux d'oublier, ces divers
sens « allégoriques », « anagogiques » et « mo-
raux » sont des interprétations de seconde
ligne ; c'est le sens historique et littéral qui se
présente en premier lieu : on n'y comprendra
rien si Ton ne commence par accepter le mot-
à-mot vivant et sûr de la poésie. Ne disons pas,
comme le plus sot des commentateurs, que les
choses « n'ont de valeur pour Dante que par le
secret des correspondances » car, justement,
les choses ont tout d'abord pour lui toute leur
valeur apparente. C'est seulement au delà de
cette apparence qu'elles valent par leur signifi-
BÉATRICK 27
cation'. S'il salue, chante et prie Madame Béa-
trice, c'est que Béatrice a été la reine de sa
pensée. Il n'a pu se représenter comme une
sèche entité de métaphysique l'être charmant à
qui montait, du fond de ses pires détresses, cette
évocation, la plus tendre et la plus caressante
qui se soit envolée d'une âme de poète :
Lucevan gli occhi siioi più che la stella
E cominciammi a dir soave e piana
Con angelica voce, in sua favella :
... L'amico mio e non délia venlnra
Nella diserla piaggia è impedito -.
Plus tard la même dame idéale et réelle,
1. « Dans le plus touchant des poèmes », écrit fort bien
Maurice Barrés, « dans la Vita Niiova, la Béatrice est-elle
« une amoureuse, 1 Eglise ou la Théologie ? Dante... vivait
« dans uneexcitation nerveuse qu'il nommait, selon les heures,
« désir de savoir, désir d'aimer, désir sans nom — et qu il
« rendit immortelle par des procédés heureux. » (Préface de
Sous l'œil des barbares, éd. de 1888)
2. « Ses yeux brillaient plus que l'étoile, et elle commença
« à me dire, suave et simple, avec une voix angélique en son
« expression :... Celui que j'aime et que n'a point aimé la
« fortune sur la plage déserte est empêché... » {Enfer, II.)
28 LE CONSEIL DE DANTE
passant de l'état naturel au surnaturel, aura
pour fleurs de sa couronne toutes les idées
générales qui conviennent non seulement à la
beauté et à Tamour, mais à la vertu, à la
science, à la sainteté. Mais premièrement le
poète commença par Faimer, par la perdre et
par la pleurer. Heureux et bienheureux le
lecteur, le critique d'assez de jugement pour
avoir compris que voilà bien la chair et le
sang du poème, sa matière et sa vie ardente,
ce qui vibre de fort et de chaleureux dans sa
voix. De là viennent l'élan inépuisable de son
soupir et le sanglot lascif qui s'éteint dans la
plainte rauque, tout ce qui donne enfin, âpre
ou douce, au poète la fidèle note d amour :
... Quando
Amorc spira, noio e a quel modo
Che detla dentro vosignificando^.
Boccace eut tout à fait raison de le dire.
1. « Quand lamour inspire, je note, et, sur ce mode qu'il
« me dicte au (Jedans, je m en vais le publiant... » [Purga-
toire, XXI V.^
BÉATRICE 29
« toute » véritable « poésie » est « théologie »,
mais cela est vrai au moment où elle s'achève
et s accomplit au-dessus du monde : pour s'éle-
ver si haut, il lui faut les forces d'en bas, elle
ne monte au ciel que formée de la terre, vêtue
et colorée de tous les charmes de la vie. C'est
pourquoi soyons sages et gardons-nous bien
d'oublier la surface brillante, Todorant et suave
épiderme de la chanson. Ce doux appareil
printanier, cette allure de vita niiova, prin-
temps de l'année et de l'âme, démontrent une
fois de plus comment les plus nobles pensées
naissent bien de Tébranlement de cet « esprit
« de vie qui réside dans la voûte la plus secrète
a du cœur^ », cet esprit qu'éveilla la première
vue de Béatrice et qui, dès cet instant, « com-
« mença à trembler avec tant de force que ce
« mouvement se fît sentir dans les plus petites
« veines'\ » Ces confessions naïves et transpa-
1. Vie nouvelle, II.
2. Id., ibid.
30 LK CONSEIL DE DANTE
rentes sous leur docte appareil déterminent où
est le point d'attache et le point de départ :
dans la franche réalité, dans le premier frisson
de l'âme sensitive. Quand le jeune poète aura
grandi du côté du soleil et des autres étoiles,
une sphère supérieure Taccueillera et, comme
il dit, elle tournera pour résoudre l'agitation et
le trouble où le sentiment l'a jeté : en atten-
dant, voici un sincère cœur d'homme déchiré
et flétri à cause d'une enfant dont l'image le
suit.
Bientôt ce mal étrange aura fait son éduca-
tion. Son souci, sa souffrance, l'initieront à
toute chose. Parce qu'un beau visage aura dis-
paru de sa vie, cette image et son nom, demeu-
rés le principe de tout battement de son cœur,
seront également synonymes de tout émoi que
lui donnera la sagesse ou le patriotisme, la
conscience du bien, l'ivresse mystique du beau,
la révélation de tout ce qui nous dépasse,
comme la philosophie supérieure ou le pur
amour. La voir, la contempler, équivaudra
à savoir et à tout comprendre. « Béatrice
BÉATRICE 31
regardait en haut, et moi je regardais en
elle, »
Béatrice in siiso edioin lei guardava^!
C'est ainsi qu'elle pourra Tinitier à la « perle
éternelle », qui est le premier cercle du ciel.
Mais, là, sur les hauts lieux, il ne cessera de la
proclamer « aussi gracieuse que belle », si lieta
corne bella, et de louer ses yeux d'enfant, occhi
giovinetti, et les autres charmes mortels dont il
a le cœur prisonnier.
Béatrice ainsi rendue à rexistence véritable,
son serviteur n'apparaît plus un ascète d'amour
transi, encadré dans un moyen âge de conven-
tion. Il faut se rendre compte que Dante aima
la vie presque autant que son siècle, qui en
était fou. La tendre et farouche obsession d'une
dame du ciel maîtresse et souveraine n'a pas
plus empêché le poète d'épouser Gemma Donati,
qu'elle ne l'arrêta d'en avoir sept enfants en
dix ans de mariage. Un texte cent fois cité de
1. Paradis, II.
32 LE CONSEIL DE DANTE
Boccace nous le montre, prenant un souverain
plaisir aux chants et au jeu des instruments.
« Séduit par ce plaisir, il composa un grand
nombre de poèmes, auxquels il faisait ensuite
ajouter des airs agréables. » Et Boccace en dit
bien plus long. Il nous montre un Dante frère
de La Fontaine :
J'aime le jeu, l'amour, les Hures, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout : il nest rien
Qui ne me soit souverain bien.
Il ne s'était jamais caché de cet esprit volup-
tueux accessible à tous les plaisirs. Ses souve-
rains biens successifs Tamusaient comme un
véritable poète. Cependant il était encore plus
sensible au remords de la Béatitude parfaite
qu'il négligeait. Aussi, en arrivant sous l'œil
sévère et douloureux de celle qui était son juge,
étant demeurée son amour, la première parole
qu'il se fait adresser par la vierge immortelle
est une censure enflammée des égarements
d'une vie arrêtée aux chansons de toutes les
sirènes. Comme il veut s'excuser et allègue que
BEATRICE 33
les choses terrestres, avec leurs faux plaisirs,
devaient perdre ses pas dès que cette forme
angélique se fut obscurcie à ses yeux, elle répond
avec vivacité et fermeté : « Vers un but tout
contraire, ma chair ensevelie aurait dû te mener!
Car jamais la nature ni Vart ne te présentèrent
un plaisir comparable aux beaux membres où je
fus enfermée, tels quils sont épars sous la terre!
Si ce souverain plaisir, par ma mort, f échappa,
quelle chose mortelle pouvait encore f entraîner
à la désirer ? A la première flèche que te lan-
cèrent des beautés fallacieuses, tu aurais dû élever
les yeux au ciel en me suivant, moi qui navals
plus rien de trompeur! Non, tu ne devais pas
appesantir tes ailes en bas pour y quérir de nou-
velles plaies : quelque pauvre fillette ou autres
vanités d'un usage aussi bref^ ! »
Après Tépouse légitime, il avait eu, en effet,
cette Gentucca la Lucquoise, e non so che Gen-
tucca\ qu'il avoue et salue, comme née et
1. Purgatoire, XXXI.
2.1d.. XXIV.
34 LE CONSEIL DE DANTE
grandie pour lui, sans compter le cortège de
celles que sa poésie se contente de designer par
la fameuse figure de la panthère,
Una lonza leggiera e presta molto
Che di pel maculato era coperta^.
symbole souple et chatoyant des formes succes-
sives, caressées au passage, auprès desquelles
était ressenti ce qu'il nomme « l'heure du temps
et le charme de la saison »-.
Lorsque plus tard, dans une situation toute
semblable, Pétrarque essaye de se disculper
aux pieds de Laure des menues dévotions et
suffrages d'honneur déposés en passant aux
divers oratoires des petites madones du chemin
montant de l'Amour, le poète des Rime ne
réserve à la Dame de l'église supérieure qu'un
sentiment superficiel assez effronté. Dante n'a
pas autant d esprit ni le cœur aussi libre ; il
n'invoque pas l'excuse du jeu. Son àme noble
1. Enfer, I.
2.1d., ibid.
BÉATRICE 'SU
ne s'est donnée qu une fois. Délicat, fier et
grave, il ne songe à ses fautes qu'avec un grand
sérieux ; le triste sentiment de la faiblesse
humaine ne lui cachera même point le grand
tort qu'il s'est fait chaque fois qu'il a dérogé.
Les premiers reproches commencent donc par
Tépuiser d'aveux et de larmes. C'est la voix
humblement brisée qu'il répondra à ces plaintes
vibrantes de la beauté, de la vertu qu'il a
trahie. Le pécheur de la chair a honte et pitié
d'être infirme ; il comprend ce qu'on veut qu'il
comprenne là-haut, et la sainte offensée finit
par reconnaître qu'elle n'avait jamais cessé de
disposer de sa joie et de sa torture, et de me-
ner le rythme essentiel de son cœur. Mais, lui,
dès qu'il sent le pardon, « l'ortie du repentir
le presse si fort » qu'il tombe à la renverse, et,
dit-il, « ce que je devins, celle-là le sut qui en
était la cause ' ».
Dès lors, en sûreté au ciel où rien ne change
et qui transfigure la vie, Béatrice a le pouvoir
1. Purgatoire, XXX, XXXI.
36 LE CONSEIL DE DANTE
de soutenir et, en quelque mesure, de satisfaire
l'ardeur inquiète de cette âme en perpétuel
mouvement. Elle Téclairera de sa flamme
d'étoile fixe. Elle l'assistera du sourire éternel.
La mort fut presque heureuse si elle défendit la
vierge impossédée des vicissitudes terrestres et
sut lui conserver comme un cristal incorrup-
tible toute l'intégrité des honneurs que l'amour
n'est pas toujours le maître d'accorder à son
vœu. L'enthousiasme du respect et du souvenir
à ce degré de concentration et d'excitation
devait aboutir à une sorte de culte ; cet amour
sans terme vivant fondait presque une religion.
L'imagination et le cœur du poète n'avaient
peut-être pas entière conscience du pieux arti-
fice. Si les idées de Dante lui défendaient de
concevoir honnêtement la disparue comme
anéantie et dissoute, sa foi à l'immortalité de
toutes les âmes ne s'opposait aucunement à ce
qu'il composât en faveur de celle-ci un bonheur
privilégié, doucement traversé d'une juste et
tremblante sollicitude pour l'épreuve et pour
l'aventure auxquelles restait exposé le terrestre
BÉATRICE 3T
ami pèlerin. II n y a pas de consolation plus
touchante. Même dans la mesure de la raison
sans foi, cette pensée est la plus belle de la
terre. Le grand amour unique trompé, mais
non flétri, et dont un seul soupir, parmi les
oublis et les chutes, éveille une souffrance qui
témoigne de sa vertu, cet amour relevé et orné
de tous les trésors de Tart poétique et moral
d'une civilisation chevaleresque et théologique
porte les signes du travail ingénieux de Tâme
humaine, mais il garde la fleur de sa sincérité
et de sa bonne foi. Son sourire ressemble à
celui de Textase. Il ne se raille point. Comme
tout le système, qui venait de Provence', il res-
pire, au contraire, le sentiment profond de la
gravité d'une vie qu'il sublime et qu'il drama-
tise à jamais. Au-dessus des fumées variables
et fugitives, dans une zone où tout se tient, où
rien ne périt, la passion, qui n'est cependant
que le trouble, le sentiment, qui se compose
1. Et qui y est retourné, comme le marque suffisamment le
thème du Calendal de Mistral.
38 LE CONSEIL DE DANTE
de changement, aspirent, selon le grand mot
du philosophe, à devenir aussi réguliers que le
cier, et ainsi les choses du cœur prennent-elles
toute la durée et la consistance dont elles sont
capables ; inversement, les choses immortelles
et inaltérables subissent une transformation qui
les adoucit et les rapproche de nous. Quand
Béatrice paraît, l'étoile elle-même s'anime et lui
rit de bonheur : — Que ne fis-je, à mon tour,
ajoute le poète, moi qui ne sais que tressaillir,
m émouvoir et me transmuer en tous sens !
E se la Stella si camhio e vise
Quai me fec io che pur, di niia natiira
Transmutahile son per lutte guise - .'
Les étoiles s'animent, les divinités s'atten-
drissent et s'humanisent afin de répondre à ce
pauvi'e effort que fait le cœur de l'homme pour
s'affermir. Il faut se rendre compte du céleste
encouragement 1 Près de notre âmeimpression-
1. Auguste Comte.
2. Paradis, V.
BÉATRICE 39
nable et versatile, donc perfectible, le mythe hel-
lène de la Muse avait déjà posé la règle et la
mesure de Tart; le mythe toscan de Béatrice
dispose la mesure qui réglera la vie morale. Un
bel être d'amour suit des yeux et surveille le
mortel voyageur. Celui-ci ne peut plus consen-
tir à descendre. De Tabîme de la douleur et
de la faute il s'appliquera donc à gravir l'échelle
splendide qui mène aux consolations, au sou-
lagement, au pardon.
La sensibilité, sauvée d'elle-même et con-
duite dans l'ordre, est devenue un principe de
perfection.
III
LA POÉSIE ET LA P?:NSÉE
C'est ainsi éprouvé, animé, achevé par Topé-
ration d'une intelligence sublime que le poète
arrête les lignes de son art. Il ne le conçoit que
parfait. Le « beau style » qui lui convient est
celui qu'il qualifie aussi de « tragique » , parce
qu' « il unit et accorde la gravité de la pensée,
l'éclat des vers, la noblesse des formes au choix
exquis des mots ». Trois sujets, sans plus,
seront dignes de ce style : le salut éternel,
l'amour et la vertu \
La direction de l'entreprise sera déférée à
l'esprit.
1. De imlguri eloqnio, II, 4.
LA POÉSIE ET LA PENSÉE 41
On n'a pas toujours bien entendu ce grand
point, qui forme le titre de noblesse de Dante.
Dans tous ses traités, il défend avec une pas-
sion jalouse les prérogatives de la réflexion poé-
tique et de ses lois, envisagées comme les
guides de son inspiration, contre ceux qui,
« ignorants et sans art, ne se confient qu'en
« leur propre génie' ». C'est au contraire avec
une ardente docilité qu'il adopte la direction
de ses maîtres et de ses pères. Il écoutera hum-
blement Virgile, Aristote, Latini et après eux
quiconque lui enseigna quoi que ce fût. Son
attitude de soumission recueillie et fervente
mesure l'extrême avidité de savoir et le grand
désir de bien faire qui tourmentent ce cœur
altier.
Il n'est pas seulement curieux de la philo-
sophie qu'il déclare avoir reconnue, dès Ten-
fance, pour une noble Dame et pour un objet
souverain'. Il s'applique en même temps au
1. De vulgari eloqiiio, II, 4.
2. Convivio.
42 LE CONSEIL DE DANTE
relevé de tout ce que sait son siècle, de tout ce
qu'on sut avant lui ; il le fait avec critique, dis-
cernement véritable et goût profond de Texac-
titude. En plein essor mystique, il se souvient
d'écrire comme au chant VIII du Paradis :
« La belle Trinacrie qui s'obscurcit entre
« Pachino et Pelore, sur le golfe que TEurus
« tourmente avec beaucoup de violence, non à
(.(. cause de Typhée, mais du soufre qui s'exhale
« de son sol «. La fable illustre ne sert plus
qu'à mettre le vrai en lumière ; ce n'est pas
la théologie qu'il oppose à la mythologie, c'est
la science. De même au radieux début du
VHP chant du Paradis : « Le monde croyait
(( jadis au péril de son àme que le fol amour
« rayonnait de la belle planète Cypris, qui
« tourne dans le troisième épicycle... » Au
XXXIV*^ chant de VEnfer, il n'oublie pas de
marquer un vif dédain pour quiconque peut
ignorer, à la façon du vulgaire, la rotondité de
la terre, ou sa gravitation et les conséquences
pratiques de ces deux lois, auxquelles il con-
forme scrupuleusement ses vues sur la structure
LA POÉSIE Eï LA PENSÉE 43
de l'au-delà. Les heures du voyage infernal sont
comptées d'après la position des astres, elle-
même décrite en grand détail, fût-ce dans le
récit d'un épisode fabuleux comme la mort d'un
héros grec, au XXVP chant ; nous sommes pré-
venus que la lumière de la lune ne s'éteint pas
de mois en mois mais qu'elle passe derrière
l'astre :
Lo lame era di softo dalla luna.
Dante éprouve toujours un sensible plaisir à
révéler dans leur enchaînement sublime ces
points cachés du système de la nature. C'est à
la façon d'un Lucrèce catholique, ou si l'on veut
péripatéticien, qu'au XX'V' chant du Pur^a/ozre
il ébauche en moins de deux tercets une ample
théorie du devenir embryogénique ; les caté-
gories de l'école l'aident à expliquer les méta-
morphoses et les progrès de la semence humaine
à travers les trois règnes, quand elle commence
par être animée de la vie végétale, puis acquiert
l'organisation animale élémentaire du « fungus
marin » :
44 LE CONSEIL DE DANTE
Anima fntta la virtulc altiva
Quai d una planta intanto différente
Che qiiest in via e quella è gia a riva
Tanto ovva poi che gin si nniove e sente
Corne fungo inarino... ^
Les curiosités de cette grande àme se meu-
vent en mesure, et leur ordre se suit comme
les syllabes d'un chant. Ni Gœthe ni Léonard
de Vinci ne feront mieux sentir que la loi passe
avant les choses, que Têtre se dissout quand il
manque à sa loi et que la loi est rigoureuse à
proportion de Tâme qu'elle est appelée à régir,
A Tâme forte, loi plus forte, pour en accomplir
le dessin. Le poème où devait se projeter un
esprit de cette stature devait se soumettre à des
cadences d'autant plus fermes qu'il devait expri-
1. Distinction admirablement nette entre la phase passa-
gère et momentanée d'un être acheminé vers sa forme supé-
rieure (in via) et le point d'arrivée (a riva) du tj'pe inférieur
fixé. On aimerait à savoir sur quels motifs le bon M. Gin-
guené, critiquant cette « physique pleine d'erreurs », put con-
damner « une mauvaise philosophie » dans cet accord frap-
pant du vieux langage d'Aristote avec les conceptions d'un
évolutionnisme qui semble aujourd hui en avance sur celui du
siècle dernier.
LA POÉSIE ET LA PENSÉE 45
mer un monde immense d'émotions puissam-
ment diversifiées.
Un intelligent critique anglais, qui n'y a rien
compris, croit pouvoir appeler au secours de
son erreur le dogme des progrès de Thumanité,
mais il n'a guère attesté que nos décadences.
« Nous nous sommes faits, dit Symonds, à
Técole des siècles une conception différente de
la destinée humaine. Nous trouvons quelque
peu absurde que Dante enferme les gens dans
des cellules, isolées et étiquetées pour Téternité.
Nous savons que tout ce qui vit est mobile,
souple, changeant... » Ce changement irration-
nel équivaut à Tinexistant, et c'est pour exister
en toute plénitude qu'un grand poète impose
des définitions aussi certaines que possible,
certi fines, à chacun des objets de son chant.
A ne chercher que l'expression du mouve-
ment, il n'est point de théâtre plus actif et plus
animé que les paliers circulaires du Purgatoire,
le long des parois incrustées de sculptures
morales, près desquelles résonnent, en stances
alternées, sur les lèvres de feu, la plainte des
46 LE CONSEIL DE DANTE
péchés qu'on lave et 1 hymne à la vertu que l'on
veut acquérir. Médiatrice provisoire établie
entre les gradins de la cité dolente et les saintes
sphères du ciel, cette belle montagne donne le
sentiment d'une vie qui s'accroît et s'éclaire au
fur et à mesure qu'on approche de son sommet.
Cette partie de l'œuvre, qui reflète notre pèle-
rinage terrestre, notre état de passants et de
voyageurs, réunit tous les caractères d indéci-
sion, de mobilité, de souplesse et de change-
ment qui restent compatibles avec le sérieux de
la pensée et les lois supérieures de Fart. Mais
l'éternel est l'éternel, et il est trop absurde de
reprocher à Dante d'avoir représenté comme
fixe la fixité ! Les eaux du port sacré de la Béa-
titude ne peuvent trembler d une ride, l abîme
infernal ne peut se rouvrir : le prodige de l'art
est d'être parvenu à faire accepter la fiction
d une traversée de l'immobilité divine par les
deux pèlerins privilégiés. La régularité scolas-
tique dont on se raille développe et démontre,
au point même que l'on discute, la liberté et la
souplesse de sa raison.
LA POÉSIE ET LA PENSÉE 47
Mais toute raison fixe. Quand il regrette que
Dante n'ait pas éprouvé le « sentiment de Tin-
fini », le critique a montré qu il était lui-même
étranger au sentiment de la perfection. Le poète
s'est appliqué à bien définir, comme à bien
dessiner, pour bien peindre. Il a considéré à
part chaque catégorie, chaque classe et chaque
essence d humanité. Il a eu soin delà distinguer
de toutes les autres par une forte enceinte em-
pruntée au métal de sa volonté et de sa pensée,
solide airain qui n'en réfléchira que mieux les
couleurs et les flammes propres à sa passion.
Cette fermeté lumineuse lui permet de tout
voir et de tout montrer parce qu elle range
et ordonne tout. La nature, Thistoire et jusqu'à
la fable feront leur partie dans ce chœur. L an-
tinomie du merveilleux chrétien et du merveil-
leux païen qui troublera Chateaubriand se règle
ici sans peine. La synthèse sera complète. Il
n'est rien qui n'y trouve place. Mais, à quelque
degré d effervescence, d'inquiétude douloureuse
ou voluptueuse , que puissent s'élever des
matériaux si généreusement accueillis, les puis-
48 LE CONSEIL DE DANTE
sances de sentiment devront borner tout leur
office à proposer des idées justes et des images
vives, capables de servir au dessin architec-
tonique de la raison. Comprenons le chef-
d'œuvre de la pensée de Dante : elle a toujours
pris toutes les précautions salutaires contre les
altières servantes de son art et de son génie :
ces grandes créatures qui nous subjuguent par
la douceur du charme ou par 1 ascendant de la
majesté n'échappent jamais à sa loi, elles ne le
détourneront jamais de son objet. Une main
énergique et sûre les pétrit, comme ai-gile
fraîche ou comme cire tiède, selon l'idée sou-
veraine qu'il a délibérée.
Ainsi la réflexion, la volonté plastiques, plus
puissantes que tout dans cet homme où tout est
si fort, disposent pleinement des facultés qui.
chez tout autre, à peine un peu épanouies, se
disperseraient. Même elles le préservent de
leurs propres excès qui le perdraient en des
abstractions trop fluides. Il n'oublie donc pas
la matière, nourrice de la vie, élément essen-
tiel des caractéristiques individuelles. Ses têtes
LA POÉSIE ET LA PENSÉE 49
d'anges ont un corps. Elles ne flottent pas.
Au Paradis, autant que dans la Vie nouvelle,
une musique d une harmonie ineffable réussit
toujours à teinter de sa nuance humaine et
tendre les abîmes du monde spirituel le plus
pur. C'est encore ce que n a pas senti, entre
bien d'autres choses, le critique anglais. Quoi
qu'il ait prétendu, armé de son faux « goût
moderne » ou du « sens moral » qui est parti-
culier à son pa3's, nulle part « Tabstraction » ne
« tue » semblable « poésie » ; ce critique bar-
bare, et d ailleurs bienveillant, ne se plaindrait
pas d'y trouver des « allégories glaciales » s'il
avait la sagesse de s en prendre plutôt à ses
propres frimas. La géométrie de quelques
figures ne les empêche pas de palpiter et de
brûler comme de la chair. Pas une généralité
que Dante ne colore d un rayon de peine ou
de joie.
Sans nul effort, du reste. C'est son mouve-
ment naturel. Il incarne et vivifie les idées
abstraites parce qu'il les aime ou les hait avec
force. Parce qu'il les adore humblement ou les
4
50 LE CONSEIL DE DANTE
maudit avec frénésie, il en fait des dieux, des
déesses, des héros et des héroïnes de chair et
d'os. Le plus intellectuel de tous les poètes est
ainsi le plus émouvant. Quelque ascension qu'il
fasse, il emporte toujours dans ses bras, dans
son cœur, d'amples souvenirs de la terre, par-
fumés et brûlants, pour en peupler son mys-
tique ciel : « le Ciel qui est pure lumière,
« lumière intellectuelle pleine d'amour, amour
« du vrai bien plein de joie, joie qui passe
« toute douceur »,
// Ciel ch'é para hice,
Lace inlellectual piena damore,
Amor di vero ben pien di letizia,
Letizia che trascende ogni dohore '.
Lorsque, isolé ainsi sur quelque sommet de
vertige, il se trouve entraîné un peu hors de la
vue par « la vertu de cette corde qui dirige
« tout ce qu'elle lance vers un but joyeux^ »,
son cri de joie est sauvé de toute fadeur parce
1. Paradis, XXX.
2. Id., I.
LA POÉSIE ET LA PENSÉE 51
qu'il est accompagné de la connaissance lucide,
soutenue et nourrie d'une mâle tristesse car le
poète emporte un vivant souvenir de tout ce
qui subsiste à Técart des îles heureuses. « Quand
tu seras retourné dans le monde et reposé de ta
longue route, ressouviens-toi de moi qui suis la
Pia... » Cette prière dune âme du Purgatoire,
soupir d'une douleur sereine, résume la peine
de Dante, sa pietà, calme, un peu amère. Elle
le suit au fond de l'éther éclairé par la rose
d'amour en flamme. Il y reste assiégé, et
comme battu de réminiscences impures. Tout
ce qui est humain apparaît vacillant et endo-
lori pour l'homme complet, même heureux. Il
connaît à quel prix onéreux tout se gagne et de
quels abandons nous sommes déchirés pour le
moindre pas en avant :
0 voi clïavete yV intelletli sani. . . i
Pathétique éternel connu par la philosophie
et senti par la poésie. Une haute sagesse infor-
1. « O vous qui avez l'intelligence saine, admirez la doctrine
« qui se cache sous le voile des vers étranges! » {Enfer. IX.'*
52 LE CONSEIL DE DANTE
mée par la loi générale du sacrifice désabuse
toujours le poète divin. S'il sait que son devoir
sera d'entretenir la belle illusion nourricière,
il est autorisé à n'en pas être dupe, et à voir
que la vie facile est tout autre chose que les
hautes beautés dont il a Tcsprit plein, et vide le
cœur. La perfection qu'on n'atteint guère est
chose instable et fugitive. Sous le rythme mo-
ral, sous la sainte règle du beau qui les con-
tient à peine et les refoule mal, grondent con-
fusément les houles d'un chaos qui souffre. Ni
TefTort des cadences ni la coupe dure des lois
n'en écarteront le murmure de l'oreille avertie.
Ce législateur-né, ce robuste maître de chant,
cet artisan d'une harmonie qui rejoint le ciel à
la terre, sentait ce qui échappe aux bienfaits
de l'incantation, et sa mélancolie légendaire
en témoigne. Quand l'homme malheureux,
exilé, succombant à la lassitude au seuil de la
mort, priait que, pour tout bien, on lui donnât
« la paix », faisait-il autre chose que de deman-
der grâce du poids de la plus lourde et de la
plus humaine des âmes ?
IV
LA VERTU DE DANTE
S'il implora vraiment le repos, Dante fut
trompé. La mort n'a pas voulu de lui ; il a
légué au sol où ses os allaient se dissoudre une
œuvre d'une telle vitalité que six cents ans ne
l'épuisent pas, et que son action dure encore.
Cette flamme posthume ne se réduit point à
la gloire intellectuelle qui lui vaut, plutôt
qu'une cour d'admirateurs, une église pieuse,
fervente, fidèle. Son livre vit et crée. L'Italie
contemporaine se souvient qu'elle doit à la
parole de Dante à peu près tout ce qui ne lui
est pas venu de la politique de la maison de
Savoie. Il aura été l'ouvrier principal des
hautes parties de l'âme de son pays, soit en lui
54 LE CONSEIL DE DANTE
apprenant une langue commune, soit en impo-
sant, au mo5'en du toscan aulique et royal, les
idées politiques dont ses efforts de grammairien
patriote s'étaient inspirés. Son œuvre, en per-
sistant, engendra un public qui fit une nation.
Son autorité historique, son influence de poète,
ravivée de nos jours par les innombrables
Sociétés Dante Aligheri, tramèrent tant de liens
mystérieux d'un bout à l'autre de la péninsule,
que 1 Unité réalisa 1 héritage de son désir.
Toutefois, le temps est venu, pour le poète des
trois Cantiques, d'étendre son service au-delà
des montagnes de son pays et de verser à nos
Français, déjà durement éprouvés parles suites
de l'unification italienne, une sorte d indemnité
philosophique riche de forces et de lumières
qu'une saine jeunesse saura bien employer.
Je ne songe pas du tout à prier qu'on
nous le révèle. Après Rivarol, Chateaubriand,
Brizeux, Ozanam, Lamennais, Moréas et Ge-
bhart, pour citer les morts \ et, quant aux
1. Je ne parle que des modernes. M. Octave de Barrai a
LA VERTU DE DANTE 55
vivants, après Lucie Faure-Goyau, Pierre de
Nolhac, Anatole France, Paul Bourget, Maurice
Barrés, Camille Bellaigue, Rodin \ Pierre Gau-
thiez, Riccioto Canudo % et tant d'autres qui
Tont traduit ou commenté ou dignement honoré
au passage, il est permis de le trouver suffisam-
ment connu en France. Toutes ces autorités
réunies n'ont pourtant pas encore su faire uti-
résumé pour la Revue hebdomadaire un intéressant article de
M. Marco Besso dans la Xiiova Antologia, étudiant, entre
autres choses, la fortune et la réputation de Dante de ce côté
des Alpes Christine de Pisan préférait déjà la Divine Comé-
die au Roman de la Rose. Marguerite de Navarre, sœur de
François I"'', louait Dante et le traduisait dans ses vers. Mais
le roi son frère entrait en grand courroux lorsqu'il lisait le
vers du Paradis où Hugues Capet se pi'oclame « fils d un
boucher de Paris ». L abbé Grangier, aumônier d'Henri IV,
traduisit avec un vif succès les trois Cantiques. C'est dans
cette traduction que Louis XVI, enfermé au Temple, goûta
les consolations de la lecture du Paradis.
1. Dans le livre merveilleux que M. Paul Gsell a tiré des
entretiens de Rodin sur son art, certains mots échappés au
grand sculpteur révèlent une intelligence profonde du génie
de Dante et de ce qu'on peut appeler la plastique ou même la
statuaire de la Divine Comédie. Voir en particulier page 76
[L'Art, par Paul Gsell, chez Bernard Grasset, 1912.
2. Ecrivain français de naissance italienne qui a fondé à
Paris une « lectura Danlis » .
56 LE CONSEIL DE DANTE
liser d une façon directe ce poète de l'énergie
et de la douceur pour la haute éducation du
pays.
Y parviendra-t-on cette fois ?
Des difficultés existantes, les plus sérieuses
pourraient devenir des stimulants. Si, par
exemple, le commerce de Dante exige une cer-
taine connaissance du xni^ siècle, il suffirait
peut-être de le pratiquer avec goût pour s ini-
tier de plain-pied, à tous les principaux carac-
tères de cette époque : la philosophie scolas-
tique, riiéritage des cours d'amour, la chrétienté
catholique, les maximes et les rêves de la mo-
narchie universelle nous seraient exposés et
surtout expliqués par lui, directement, en grand
détail, de la voix distincte et profonde qu'on
perçoit toujours dans ses vers. Au lieu des ma-
nuels d'écoles, qui n'en donnent que des aper-
çus décharnés, sa poésie ferait sentir le naturel
et la vivacité d'une suhlime histoire qu'il est
criminel ou fou d'ignorer. Assurément, ces
stances lues et relues ne dispenseraient pas le
spécialiste de se plonger dans les deux Sommes;
LA VERTU DE DANTE 57
mais elles donneraient au plus grand nombre
une idée vive de ce qu'on faisait rue du Fouarre,
à ces cours de Sorbonne que Dante a peut-être
écoutés. Rien ne remplacerait la lecture directe
des poètes de langue d'oc, mais au lieu des
gauches citations parcimonieuses de nos trai-
tés, quelques pages de la Vie nouvelle sauraient
dire aux jeunes esprits ce que fut notre gai
savoir, ce qu il a annoncé et apporté au monde
et comment la chanson qui venait de Provence'
fut grande maîtresse d'amour et fit Téducation
du sentiment de FEurope entière. Même pour
entendre à la lutte du Sacerdoce et de TEmpire
il n'y a rien de tel que de jeter les yeux sur les
cercles où brûlent les hérésiarques et les simo-
niaques. Nulle part, l'essentiel de la religion
médiévale ne s'exprime aussi clairement. On y
goûte aussi la fureur naïve excitée par quelques
abus pontificaux dans les jeunes âmes croyantes
qui se rendaient mal compte de la nécessité
e lascia dir gli stolti
Che quel cli Lemosi credon ch avaiizi (Pg. xxvi)
58 LE CONSEIL DE DANTE
d'un solide état temporel : ces chansons anti-
papalines, dont il ne semble pas que lEglise
se soit jamais offusquée, ajoutent à la vérité
passionnée et vivace de l'ample « comédie "o.
Plus sérieux est l'obstacle qui vient de la
langue étrangère. Mais c'est une raison de le
surmonter : le beau désir de lire Dante peut
être une occasion d'apprendre litalien ; il est
bon qi'un jeune Français, qu'une jeune Fran-
çaise, ignorants ou non du latin, sachent ou
puissent déchiffrer une langue romane ; avec
le texte original placé bien en vue du français,
chacun se rendra vite compte du parallélisme
du si et de ïoiii, sans trop grande perte de
temps : ce sera un nouveau service rendu à la
formation générale si les bords de Seine et de
Loire se trouvent une fois de plus aussi rap-
prochés que la Garonne et que le Rhône.
Del bel paese là doue il si siiona.
Seule objection qui tienne : l'intelligence
littérale est peu de chose, la vraie difficulté
étant de pénétrer à la moelle du sens. Dante Ta
LA VERTU DE DANTE 59
entouré et chargé d'allusions historiques si
particulières, quelquefois tellement incom-
préhensibles, qu à moins d'un très vif amour
de la poésie, tout public un peu jeune court le
risque d'être facilement dérouté. Mais ce der-
nier barrage entre Dante et la France vient
d'être supprimé et, une fois de plus, tourné en
avantage grâce à lintervention pour laquelle il
faut demander au lecteur de bien vouloir unir
sa reconnaissance à la nôtre.
V
TRADUCTION ET COMMENTAIRE
Venue de la Franche-Comté en ligne pater-
nelle, M'"*^ Espinasse-Mongenet est née en
Savoie, où la famille de sa mère, après avoir
longtemps servi la maison ducale, s'est divisée
en branche italienne et branche française
lorsque les derniers ducs nous ont abandonné
le berceau et les tombeaux de leur dynastie.
La Savoie a toujours été terre française. On
parle à Chambéry, patrie de Vaugelas, un fran-
çais d'une pureté délicieuse et qui fit autorité
en Europe. Mais la langue toscane était aussi
courante parmi ceux que leurs charges faisaient
vivre à Turin. M'"'' Espinasse-Mongenet se
trouvait donc si bien placée entre les deux ver-
TRADUCTION ET COMMENTAIRE 61
sants de nos lettres latines qu'à dix-huit ans
elle pouvait se demander si le livre qu'elle
voulait écrire serait italien ou français'. Elle
savait déjà par cœur les Canzone et la Vita
Nuova, sans parler des Cantiques, approfondis-
sait le Coiwivio et lisait aussi bien Del vol-
gare eloqiiio que De viilgari eloqiiio^ car elle
avait eu soin de compléter dans tous les sens
sa culture naturelle, qui était la culture clas-
sique, sans oublier les lettres grecques, d'où
tout descend. Mais c'est autour de Dante que
ses préférences s'étaient fixées. Le désir de
concevoir avec précision le mieux défini des
poètes lui fit compulser une bibliothèque de
1. C'est heureusement en faveur de la langue française que
^jmo Espinasse Mongenet s est prononcée. Elle a publié
tout d'abord, sous le pseudonyme de Jean Maus, A la louange
de la Mer et de lAmoiir, puis s est résolue à signer deux
romans, la Vie finissante et la Leçon des jours ; ce dernier,
par la vivacité de ses réticences, forme un contraste parfaite-
ment significatif avec les manifestations courantes du roman-
tisme féminin. M'"" Plspinasse-Mongenet est aussi 1 auteur
d'une traduction éloquente du Mont Cervin de Guido Rey
(avant propos d Emile Pouvillon, préface d'E. de Amicis) .
Enfin nous lui devons 1 émouvant récit de la mort subite
d'Emile Pouvillon sur un petit chemin des Alpes de Savoie.
62 LE CONSEIL DE DANTE
commentateurs. Il faut donc appeler une béné-
diction 1 heureux penchant qui fit dériver vers
la France, et, si je ne me trompe, jusqu'à la
plaine de Toulouse, ce beau et riche tesoretto de
Tintelligence dantesque.
Aucun ami de Dante ne lira sans d'inexpri-
mables plaisirs la version demi-explicative,
demi-littérale, toujours fidèle, claire et vive,
que M'"® Espinasse-Mongenet a bien voulu
se résoudre à écrire enfin. Mille problèmes de
détail, jugés presque insolubles et qui avaient
vaincu jusqu'ici nos traducteurs, ont été sur-
montés et tournés comme sans effort. L'incon-
vénient du décalque est complètement évité.
Au moyen d'un très petit nombre d'inversions
imperceptibles et très fluides, l'esprit rationnel
de notre S3aitaxe se concilie avec les jeunes
libertés d'un langage qui n'avait pas eu le temps
de mûrir. A chaque vers italien, la ligne fran-
çaise répond en rivalisant avec lui de concisioii
forte, de beau dessin, de couleur sobre et pure.
Ce mot à mot, souvent littéral, n'arrête pas le
cours naturel du langage, le vocabulaire fran-
TRADUCTION ET COMMENTAIRE C3
çais suffit à tout, exception faite pour les deux
mots bolge et duca que Ton s'est éncrgiquement
refusé à traduire autrement que bolge et duc,
nos mots de guide, maître, chef, ne rendant pas
mieux le second que fosse, bourse ou bouge le
premier. Mon duc, on s'y habituera ; quand à
bolge, on est prévenu.
Dans cette version fière et fidèle de l Enfer,
en avant des deux autres Cantiques (pour les-
quels nous avons une ferme promesse) , ce n'est
pas louer que de faire observer comme l'enchan-
tement provient d'une rencontre de la brièveté
et de la transparence. Il suffira de lire pour
saluer à leur passage, comme d'heureux joyaux,
ce « feu qui triomphait d'un hémisphère de
ténèbres »,
Un foco
CK emispevio di ténèbre vincia
ou ces infernales forêts dont « les frondaisons
n'étaient point vertes mais de couleur obscure,
non de rameaux purs, mais noués et tordus »,
Non frondi verdi, ma di color fosco
Nonramischietti, ma nodoai e invoîti...
C4 LE CONSEIL DE DANTE
Les bonheurs de détail vérifient la méthode
heureuse. En deux langues aussi voisines, la
forme française la plus rapprochée de Titalienne,
le mot-doublet, ne contient pas toujours un
équivalent juste. La fausse parenté des tours
impose des erreurs. Il faut que l'esprit réagisse
contre Fasservissement de Toreille, et c'est ce
que l'on fait quand on traduit uince par
triomphe, au lieu des dérivés de « vaincre », et
nodosi par noués, plutôt que noueux, le parti-
cipe étant ici plus voisin de l'expression du
texte que Tadjectif français correspondant.
Ailleurs, a bcn manifestar le cose niiove est tra-
duit : « pour bien dépeindre les clioses inouïes »;
qualunqiie trade in eterno c consiinlo devient,
en français juste et pur : « quiconque a trahi
brûle éternellement >> ; trovammo risonnar
quelïacqua tinta se change en : « nous trou-
vâmes la chute retentissante de cette eau
sombre » , si conforme au génie abstrait de notre
langue. Au rebours du traître classique, le véri-
table traducteur opère avec une générosité de
héros et, servant passionne du texte qu il mé-
TRADUCTION ET COMMENTAIRE 65
dite, il ne peut le transcrire sans l'avoir repensé.
Mais cet effort est peu de chose en comparai-
son du service qu'il me reste à faire connaître.
Lorsque Clément Marot fit l'édition des poè-
mes de Villon, les années avaient couru si rapi-
dement que les hommes du commencement du
xvi^ siècle ne parvenaient déjà plus à se définir
l'identité des légataires énumérés dans les Testa-
ments ; à plus forte raison la signification des legs
devenait-elle obscure, bien que choses et gens
ne remontassent qu'à une cinquantaine d'années.
Un peu dépité, mais fort sage, l'éditeur écrivait :
(c Quant à l'industrie des legs qu'il fait dans
« ses deux Testaments, pour suffisamment la
« connaître et entendre, il faudrait avoir été de
« son temps à Paris et avoir connu les lieux,
c( les choses et les hommes dont il parle : la
« mémoire desquels tant plus se passera, tant
« moins se connaîtra icelle industrie de ses legs
« dits. Le reste des œuvres de notre Villon,
« hors cela, est de tel artifice et tant plein de
(( bonne doctrine et tellement peint de mille
5
66 LE CONSEIL DE DANTE
« belles couleurs que le temps qui tout efface
« jusque ici ne l'a su effacer... » L'épave pré-
cieuse ne paraît d'ailleurs point consoler du
naufrage le traducteur gascon. Marot sentait
déjà ce beau souci de la durée pratique auquel
se conforma bientôt tout poète français admi-
nistrateur de sa gloire et soucieux d'être accom-
pagné d'âge en âge. Dante n'a pas suivi ce
principe fondamental de toute haute poésie ;
c'est donc tant pis pour lui si l'obscurité de ses
allusions le réduit quelquefois à la condition
de grand poète de village ou de municipe '.
Mais nous espérons de la lecture de Dante
des profits qui ne sont pas seulement relatifs,
comme pour Villon, à son « artifice ». d'éter-
1 . Mistral a procédé moins elliptiquement. C'est qu'il
devait révéler à lui-même un peuple qui s'ignore. A l'allusion
en forme brève, il a substitué le récit direct et l'exposition. Ce
détail de 1 histoire provençale que tout Provençal bien appris
devrait connaître et ne connaît point, mais que le poète de
Calendal, par piété, pudeur et honneur, annonce être connu
de tous, est raconté par lui de fil en aiguille. Ainsi les héros
de nos chai'tes sont-ils tirés d'entre les morts et pleinement
ressuscites.
TRADUCTION ET COMMENTAIRE 07
nelle beauté ni à sa u doctrine » d'impérissable
sagesse, bien que ce soit là Tessentiel. Le mo-
ment de rheure italienne qu'il a résumé est
précieux. Pas plus que les hommes les époques
de l'histoire ne connaissent l'égalité. Nous
avons intérêt à courir avec Dante les bourgades
et les châtelets de Toscane, à vivre la vie floren-
tine, à connaître en journalistes et en chroni-
queurs les lieux et les noms illustres dont il est
plein. Le sujet de Villon est, au contraire, un
pur fatras. Marot avait parfaitement raison d'en
prendre texte pour mettre en garde les poètes
de son temps : « Qui voudra faire une œuvre
« de longue durée ne prenne son sujet de
« telles choses basses et particulières ». Parti-
culière, mais point basse, la matière dantesque
eût permis un sublime plus soutenu si le poète
l'eût dépouillée davantage; il est trop vrai
qu'elle ralentit et appesantit l'attention ; son
mystère touffu trompe toute recherche, quand
on est dépourvu de fil conducteur. C'est à nous
donner ce guide constant que M"'® Espinasse-
Mongenet a bien voulu se dévouer.
68 LE CONSEIL DE DANTE
J'avoue que mes yeux ont été d'abord effrayés
par la multitude et la luxuriance des notes à
l'encre rouge qui couvraient l'ample manuscrit
que Ton m'avait fait l'honneur de me confier,
mais chacune d'elles, à peine parcourue,
débrouillait de fortes difficultés, m éclairait
mieux ce que je croyais avoir compris tout à
fait, ou encore la lumière neuve m'en renouve-
lait le bon sens. Il fut un jour question de faire
disparaître ces notes de bon secours. Qu'il me
soit permis de me prévaloir d avoir fait entendre
une protestation efficace. Le commentaire con-
tinu, ainsi conduit d'un bout à l'autre du poème,
est une œuvre sans prix, et qui vaut par le
résultat comme pai' le labeur qu'elle représente.
Pour correspondre à tant d'énigmes rimées,
pour suivre l'extraordinaire foison des anec-
dotes empruntées à la grande et à la petite
chronique des vieux peuples établis au bord de
l'Arno, voici enfin un nombre égal d explica-
tions rapides et claires, ne laissant rien dans
l'ombre et réduisant à peu de chose Tincerti-
tude. Imitée, adaptée des éditions classiques de
TRADUCTION ET COMMENTAIRE 69
l'Italie moderne, substance de dix mille volumes
de recherche et de docte querelle, cette anno-
tation dispense désormais des opérations étran-
gères à la voluptueuse intelligence du vers. Le
bizarre et puissant poète qui nous apporte au
bout de son bras tendu à travers les âges tous
les moindres cancans de son siècle et de sa cité,
est pieusement soulagé d'une lourde part du
fardeau. Nous continuerons à nous enchanter
de la densité augurale, de la concision sib}^-
line ; nous ne souffrirons plus de n'en point
saisir tout le sens. Plus encore que la confron-
tation matérielle des deux langages et presque
autant que la lucide beauté des transpositions,
ces lignes charitables permettront à notre public
de ne plus hésiter entre le charme de beautés
accessibles à peine voilées et Tignorance du
thème historique. Debout sur les confins du
mystère qu'il connaît bien, le gracieux traduc-
teur se fait notre Virgile, et son flambeau unique
illumine notre chemin.
Le rayon promené sur les obscurités de l'his-
toire en ravive aussi les points éclairés. Il s'étend
1Ù LE CONSEIL DE t)ANTÉ
à la poésie. Ce que Dante a reçu de Virgile, de
Stace, de Lucain, d'Horace, d'Ovide, ce qui
lui vient d'Aristote et d'Homère, ce qu'il a tiré
de la Bible ^ et des Pères latins et grecs est
indiqué avec une érudition précise et solide, en
termes généreux où se révèle une piété recon-
naissante qui n'ignore pas que l'admiration
véritable veut être exprimée de tout cœur. L'an-
cienne critique française ne craignait pas d'ai-
mer et de faire aimer la fleur de son enseigne-
ment. M""^ Espinasse-Mongenet a suivi cette
méthode utile et charmante. Elle a pris en
outre le soin d'attirer et de solliciter 1 atten-
tion sur les beautés cachées, les intentions
secrètes, les concordances mystérieuses qui se
1. Nulle part, chez nous, les significations et les concor-
dances chrétiennes de la Divine Comédie n'avaient encore été
indiquées avec cette abondance et cette précision. L'œuvre
d Ozanam est ainsi rajeunie et complétée. Notre génération
n avait connu à ce point de vue que les leçons, il est vrai, ma-
gistrales, de M. l'abbé Couture à llnstitut catholique de Tou-
louse. On en trouvera la substance aux œuvres posthumes de
ce professeur admirable, qui sut être historien et philosophe
[Enseignement, pp. 870-871).
TRADUCTION ET COMMENTAIRE 71
présentent à chaque pas et qui risquent d'échap-
per dans une lecture rapide. La symbolique de
Dante n'est pas plus oubliée que poursuivie à
l'excès ; presque toujours le latin diaphane de
Benvenuto da Iinola en donne un aperçu com-
plété par de précieuses références aux passages
du Çoiwivio, du De Monarchia où Dante, qui
excellait au commentaire de ses poèmes, s ex-
plique sans détour, sinon sans subtilité.
VI
L'INTELLIGENCE DE « L'ENFER »
Les rares qualités de souplesse et de fermeté
propres à la version nouvelle pourraient renou-
veler l'idée que nous nous sommes faite du
premier Cantique.
Si Voltaire n'avait rien compris à lEnfer,
les hommes de 1830 le comprirent tout de tra-
vers, et le Dante perpétuellement « effaré » de
Victor Hugo, réalise, je crois la plénitude du
contre-sens. Ce commentaire romantique, écrit,
ou dessiné, mis en musique ou mis envers, nous
a longtemps gâté, par les pauvretés de son pit-
toresque vertigineux \ ce poème écrit et conçu
1 . C'est à ce commentaire extravagant qu'il faut attribuer
l'intelligf:nce de « i/knfer » 73
bien au contraire comme un système de pentes
graduelles, ménagées sans vaine précipitation,
vers des états fixes et clairs. Une harmonie
savante, un profond sentiment des correspon-
dances mystiques se dégage de l'économie du
lieu douloureux. D'un cercle ou d'une fosse à
lautre, les clameurs, les aveux, les récits de
supplices ne cessent pas de souligner les signi-
fications morales des enceintes dessinées en
lignes de feu ou de sang sur les grisailles de la
nuit. Ces fonds détachent toute silhouette souf-
frante avec une intense énergie, mais sans efie-t
de couleurs brutales, grâce à la molle estompe
d'une fumée de deuil qui enveloppe l'atmo-
sphère et le paysage. Cependant le relief des
terrains successifs apparaît avec une netteté si
parfaite qu'avec l'aide de notre guide, on peut
se promener comme en pays de connaissance à
le jugement bizarre porté sur Dante par le solide esprit de
Proudhon. (Voir Proudhon, Les Fenunelins. Les grandes
figures romantiques. Introduction d Henri Lagrange, collec-
tion du Cercle Proudhon, et aussi revue d'Action française du
15 février 1912.)
74 LE CONSEIL DE DANTE
travers ce royaume imaginaire de la poésie.
C'est mal imiter Farinata que « prendre
l Enfer en mépris ». C'est là que Dante a le
mieux construit. Surtout grand musicien dans
le Paradis, statuaire incomparable dans les bas-
reliefs de la montagne du Purgatoire, on peut
se rendre compte qu il a été architecte supérieur
dans la conception et l'exécution de l Enfer.
Sans blasphémer, sans préférer quoi que ce soit
à la perle du Purgatoire, même en continuant
à tenir en affection supérieure la lumière angé-
lique du Paradis, il ne sera plus permis de
laisser réduire les splendeurs de la tragédie sou-
terraine aux épisodes d'Ugolin et de Timmortelle
Françoise, ni au spectacle de quelques tortures
ingénieusement raffinées. M™*' Espinasse-Mon-
genet a rendu tout à fait sensibles un très
grand nombre d'autres grandes beautés que
nous avions eu le tort d oublier. C'est dans sa
version que, pour ma part, je me suis vraiment
rendu compte de certaines énumérations d'une
telle grâce qu'on en trouverait difficilement de
plus douces dans Homère. Elle m'a fait com-
L INTELLIGENCE DE « L ENFER » 75
prendre les magnificences du chant XIII, où
gémit Thomme suicidé dont la chair, en ressus-
citant, viendra un jour se pendre « à Tarhre de
son âme ennemie » ; Tallégorie de la Fortune
au VU*' chant et surtout le finale du XXVP,
cette poignante mort d'Ulysse, sur le vaisseau
brisé qui entraîne un monde à Tabîme. J'ai pu
aussi prendre une idée beaucoup plus nette du
« grotesque « de Dante, et l'apparenter, d'une
part, au ton grivois, solennel et fin de Boccace
(qui n'est pas loin) et, d'autre part, à la pre-
mière rusticité locale, celle de l'ancien Latium,
qui a gardé, chez ce petit-fils des Romains émi-
grés jadis à Florence, une extraordinaire saveur
d'àpre patois. — Et nulle traduction, jusqu'ici,
n'avait été assez maîtresse des ensembles du
poème pour en faire aussi bien valoir les hors-
d'œuvre ou les ornements latéraux. Par exemple
au chant XXIV, quand le poète veut graver
dans les mémoires l'éternel recommencement
d'un supplice qui consiste à incinérer sans cesse
le même corps du même damné, qui se
reforme pour retomber en cendre aussitôt, un
76 LK CONSEIL DE DANTE
sursaut de lyrisme fait bondir le récitatif, et le
narrateur se met à chanter : « Ainsi, chez les
« grands sages, on assure — que le phénix
« meurt et puis renaît — quand de sa cinq cen-
« tième année il approche. — Herbe ni grain
« pendant sa vie ne le nourrissent, — mais les
« seules larmes de Tencens et de l'ammome. . . »
Cosi per H gran savi si confessa
Che la fenice muore e poi rinasce
Qiiandoal cinquecentesimo anno oppressa.
Evha ne hiada in sua vita non pasce
Ma sol dincenso lagrinia e damomo
E nardo e mirra son V ultime fasce.
Quel chant vaut celui de ces mots ! Qu'}'^
ajouterait une lyre ! Voilà notre imagination
élancée jusqu'aux cieux. Ces fusées, ces éclairs,
il est vrai, ne se perdent pas inutilement dans
la nue, et le mouvement qu'ils engendrent redes-
cend aussitôt pour servir, comme chez tous les
grands poètes, à accélérer l'action. Cette action
gi'aduelle et régulière attache et suspend de
mieux en mieux notre cœur au mouvement glis-
sant, et à la parole alternée des deux voyageurs.
L INTELLIGENCE DE « l'eNFER » 77
dont Titinéraire ni la pensée ne peut dévier de
leur commun objet, précis et immense. Comme
leurs prédécesseurs de VÈnéide, ils vont sous
Tarche des ténèbres
... obscnri, sola siib nocte, per umhram.
Mais le jour le plus clair jaillit de leurs paroles
et inonde Tesprit, quand 1 esprit se recueille,
écoute et entend. Elles traitent sans défaillir
de la dignité de la vie et du prix de notre âme
selon notre rapport avec un arbitre éternel. La
chair et ses terreurs et ses délicatesses sont inté-
ressées durement à chaque sanction infernale,
mais Tintelligence est conviée à les comprendre
une par une, la volonté à les fuir au nom de
Tamour. La géométrie morale et la passion
logique de Biaise Pascal ou de Joseph de Maistre
ne sauront pas mieux enseigner que la pitié
et la justice, la bonté et le châtiment doivent
être conçus comme membres et organes d'une
seule même et éternelle Pensée. Les tercets se
succèdent dans une pompe gi^ave, avec une
78 LE CONSEIL DE DANTE
« grave douceur » ' ; un poète questionne,
l'autre poète explique, tous deux ont le cœur
satisfait.
La tristesse dantesque est intérieure au poète :
son ouvrage rayonne la paix et la joie. L'homme
est triste en raison de toutes les limites oppo-
sées aux violences des sens et du cœur par son
intelligence, à la fois serve et libre d'une volonté
passionnée. Mais parce que son œuvre est faite
des trois forces maintenues en état et tendues
dans une direction définie, les stances les plus
sombres inspirent un amour raisonné de la vie,
de ses lois, de leur ordre et de leur bienfait
général. Cette œuvre est le témoin comme elle
est le produit des combats d'une grande âme
qui se surmonte. Sa réussite récompense l'idée
juste obéie héroïquement.
1. Dans la grave douceur de tes divines rimes... JBAf; Mo-
HÉAS, Invocation à Dante, dana Eriphy le.
l'intelligence de « l'enfer « 79
La nature du beau poétique et moral, ainsi
entendue et traduite, rend l'œuvre de Dante
éminemment propice aux années d'apprentis-
sage et de préparation ; ce ne serait donc pas
en vain qu'elle serait bien comprise des géné-
rations qui s'élèvent. Dante peut guérir plusieurs
des défauts de ce jeune siècle et en stimuler les
vertus. De ce maître suave et dur, irritable et
puissant, les âpretés s'imposeront par un charme
fait de raison et d'éloquence, de musique et
d'amour. Debout et resserré dans sa longue
cape sans plis, tel que l'évoque une icono-
graphie assez véridique, il ne fera point grâce à
la mollesse, à la dispersion, au vain rêve, à la
fausse sensiblerie : mais le sentiment fort, l'idée
vraie, l'image ferme et cohérente, les passions
ardemment tenues et menées ou utilisées,
toutes les vertus, tous les biens qui le firent
frissonner des pieds à la tête, sans faire osciller
sa raison ni hésiter son cœur, contribueront à
faire entendre qu'il y a des façons de sentir sans
80 LE CONSEIL DE DANTE
faiblir, et que l'excès, l'abus, sont de simples
états de dégénérescence morale qui ramènent
une âme fort au-dessous de son point de
vigueur réelle et d'intensité véritable. Quand
les jeunes lecteurs auront vu ce poète de la
volonté et de la raison fondre en larmes comme
un enfant, pâmer comme une femme, retomber
sur la terre comme un corps mort ou rire de
bonheur au rayon des belles étoiles, il leur aura
peut-être donné une idée juste des mystères du
sentiment, sur lequel ils auront moins de
chances d'être abusés par les charlatans de toute
origine.
A l'utile leçon de vérité antiromantique, ce
Florentin en deuil de son bel San Giovanni, cet
énergique cittadin délia citta partita ajoutera une
sérieuse leçon de civisme. Son action posthume
a triomphé dans son pays, des partages et des
divisions. Puisqu'il s'achemine vers nous et,
sans doute, s'assied parmi nous pour un temps
durable, n'est-ce pas un bon conseiller que nous
ménage le destin? Il n'aurait plus sujet de gémir
son Ahi serva Italia, di dolore osicllo ! Mais des
l'intelligence de « l'enfer » 81
servitudes égales menaçant aujourd hui de peser
sur la Gaule, le vieil Italien peut contribuer à
nous mettre au courant des cruautés du joug,
des douceurs de rindépendance. de l'afireuse
fortune d un pays démembré ou mal réuni, du
pathétique déchirant et presque honteux propre
aux aspirations d'une volonté nationale qui en
est réduite à se délivrer par de simples chants
d'élégie ou de satire. Les Français modernes,
dont les pères ont été trop heureux et qui ont
besoin d'être avertis de la gi'avité d'une épreuve
que tout prépare, ne trouveront nulle part ail-
leurs d avertissement plus complet ni aussi pres-
sant. Cette leçon de Dante pourra suffire à leur
inspirer de la vigilance. Par ce grand person-
nage de la plus haute élite humaine d'un beau
temps et de tous les temps, ils pourront éprou-
ver par le cœur et les 3'eux ce qu'est une terre
conquise et ce que vaut un noble peuple s'il a
eu le malheur de se laisser recouvrir par la bar-
barie.
1912-1913.
TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS 7
LE CONSEIL DE DANTE U
C'est le roi des poêles 13
1. l'homme 15
ii. béatrice 25
III. LA poésie et la pensée 40
IV. LA VERTU DE DANTE 53
V. TRADUCTION ET COMMENTAIRE 60
VI. L INTELLIGENCE DE « l'eNFER » 72
LES OUVRAGES PUBLIES
PAR
LA NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
SONT
SOUS LA HAUTE LOI
DE l'esprit
QUI ANIME et règle
l'œuvre DE DANTE
LE VP CENTENAIRE DE LA MORT DE DANTE,
FÊTE DE L INTELLIGENCE, APPELLE L'ATTENTION
SUR
L'AVENIR
DE
L'INTELLIGENCE
CHARLES MAURRAS
Si quelques-uns de nos écrivains sont revenus
à la pureté classique, s'ils ont retrouvé le res-
pect des droits du cerveau sur les diverses par-
ties de l'être, s'ils se sont repris d'amour pour
Tordre, la discipline et la volonté dans lart. si
enfin une défense s'est organisée pour 1 auto-
nomie française d'une part et. d'autre part, pour
la beauté éternelle et universelle, c'est à l'au-
teur de l'Auenirde l'intelligence que nous devons
ces bienfaits. Ch. Le Goffic.
{La Littérature française au XX'' siècle.)
M. Maurras se retrouve ici avec cette sûreté
de jugement et de goût qui l'avaient mis, avant
son entrée dans la politique active, au premier
rang de nos critiques. L'Invocation à Minerve
qui clôt le volume révélera encore en lui un
autre talent, je veux dire la puissance évoca-
tricede passions disparues, la perfection incom-
parable de la forme. R.-P. Descoqs.
(A travers l'Œuvre de M. Maurras.)
Un volume in-16 de 320 pages (10^ raille). . 6 Ir. 50
DANS LŒUVRE DE DANTE LE MONDE CÉLÈBRE
LE ROLE CIVILISATEUR DE LA POÉSIE QUI EST
ANALYSÉ DANS
L'ART VAINQUEUR
.lOACHIM GASQUET
Le poète d'inspiration nurement lyrique qu'est
Joachini Gasquet, s'est donné carrière dans ces
pages à la fois élevées et vivantes qu'anime un
souffle puissant et qu'éclaire le raj'onnement
d'une intelligence ouverte à toutes les audaces
modernes et qui s'est patiemment nourrie à
toutes les sources classiques.
Georgk BoNNAMOun. {L'Eclair.)
Un volume in-16 double-couronne (2* mille) . 5 fr. »
A LA NOÉL DE LA VICTOIRE, LA NOUVELLE
LIBRAIRIE NATIONALE A PUBLIÉ LE GRAND
POÈME DE LA GUERRE, DU MÊME AUTEUR
LES HYMNES
1914-1918
La première épopée qu'ait suscitée la guerre
et peut-être le poème le plus original qu'elle
ait inspiré. F. Vandérem. {liivue de Paris.)
Fête de la couleur, des lignes et des sons.
Louis Bertrand. {L'Écho de Paris.)
Un bel album in-4^ sur papier vergé (2" édit). 10 fr. »
COMME LES CONTEMPORAINS DE DANTE SONT
JUGÉS DANS SA DIVINE COMÉDIE, LES
CÉLÉBRITÉS DE NOTRE TEMPS SONT JUGÉES
DANS LES
SOUVENIRS
DES MILIEUX LITTÉRAIRES, POLITIQUES,
ARTISTIQUES ET MÉDICAUX
FANTÔMES ET VIVANTS — DEVANT LA DOULEUR
l'entre -DEUX -GUERRES
SALONS ET JOURNAUX
LEON DAUDET
Une foule de portraits véridiques, en chair
et en os, des principales notabilités contempo-
raines des lettres, des arts et de la politique,
illustrent ces pages. Jamais le clairvoyant obser-
vateur de la société actuelle n'a été mieux ins-
piré, n'a dépensé plus de talent.
(La Revue Ideue.)
Rien n'est comparable, dans aucun ouvrage
actuel, à l'étonnante galerie des contemporains
que donne Léon Daudet.
[Les Annales politi/jues et Utiérairei.)
Un beau volume in-8' carre de 672 pages . 25 fr. »
LE DRAME INTERIEUR QUI MET AUX PRISES
LES PASSIONS ET L'INTELLIGENCE DANS L'ÂME
DE DANTE EST l'ZTUDIÉ DANS
L'HÉRÉDO
ESSAI SUR LE DRAME INTÉRIEUR
PAU
LÉON DAUDET
M. Léon Daudet vient de publier un livre
dont le titre, le sujet et la thèse sont également
originaux et intéressants. Il y a chez cet écri-
vain si extraordinairenienl doué, à côté du
politique et du romancier, un philosophe.
{L'Illustral.iun.)
L'auteur a su rendre claires et frappantes
des explications d'un ordre peu courant dans
le public. Un grand nombre de vérités et
d'images vous hantent après la lecture... Prenez-
le sur votre oreiller, vous verrez se lever
l'aurore.
(L'Intransigeant.)
Un volume in-l6 de 320 pages (15« mille). . 6 fr. 50
L'ŒUVRE DE DANTE ENSEIGNE L'ORDRE.
C'EST AUSSI POUR LA VICTOIRE DE TOUTES
LES FORMES DE L'ORDRE SUR LE CHAOS
INTÉRIEUR QU'A ÉTÉ ÉCRIT
LE PÈRE
GEORGES VALOIS
On retrouvera dans cet ouvrage l'aixalysle
pénétrant de l'Homme qui vient, mais fortifié
et mûri dans la connaissance de la vie chré-
tienne. Il est certain que ce nouveau livre de
Valois sera regardé comme une des plus Fortes
manifestations de ce mouvement profond par
lequel 1 intelligence française retrouve les voies
qui la conduisent à Rome, où est sa nourriture
spirituelle.
(La Revice Hebdomadaire.)
« L'ordre du foyer détruit, c'est la cité qui
chancelle » écrit Georges Valois. Si cette solide
pensée est tenue pour vérité il faudra méditer
cette philosophie de la famille qui remet l'ordre
dans les esprits et montre sous l'aspect du
drame éternel de la paternité la vie humaine
ordonnée autour du Père.
(lieiista Quincennal.)
Un volume in-10 de 320 pages (7^ mille) . . 6 fr. 50
LK SOUVENIR DE DANTE A ROME EST ÉVOQUÉ
AU CHAPITRE « ROME DANS LA DIVINE COMÉDIE »,
DE
PIE X ET ROME
NOTES ET SOUVENIRS
1903-1914
PAR
CAMILLE BELLAIGUE
Voici un livre que j'aime. Sous ce titre Pie X
et Rome, Camille Bellaigue a écrit un livre que
pénètre et vivifie un sentiment dune nuance
infiniment rare... Beau livre en vérité: l'har-
monie est complète entre l'auteur et son sujet...
Je vous souhaite la même joie que je viens
d avoir : celle de lire un noble livre, écrit par
un artiste croj'ant, qui sait ce que c'est qu un
pape et ce qu'est la langue française.
René Bazin
(de l'Académie Française.)
M. Camille Bellaigue a voué un culte à son
auguste ami. Les pages qu'il lui a consacrées
sont exquises... Il a très bien vu Rome... Ses
impressions complètent à merveille ce livre.
[Le Temps.)
Un volume in-16 de 320 pages (8* mille) . . 5 fr.
CHARLES MAURRAS
POÈMES
ANATOLE FRANCE
XAVIEK DE MAGALLON — MARIUS ANDRÉ
PORTRAITS, JUGEMENTS ET OPINIONS
DE
JOSEPH DARBAUD — ARGENS — JACQUES BAINVILLE
MAURICE BARRÉS — CAMILLE BELLAIGUE
EDOUARD BERTH LOUIS BERTRAND PAUL BOURGET
CHARLES-BRUN — LÉON DAUDET
LUCIE DELARUE-MARDRUS PIERRE DEVOLUY
LOUIS DIMIER — BRUNO DURAND — ALBERT ERLANDE
JEANNE DE FLANDREYSY — ADRIEN FRISSANT
JOACHIM GASQUET — FERNAND GAUZY — URBAIN GOHIER
DANIEL HALÉVY — CHARLES LE GOFFIC GEORGE MALET
CAMILLE MAUCLAIR LUCIEN MORE AU
COMTESSE DE NOAILLES PAMPILLE
ADOLPHE RETTÉ M. DK ROUX EMILE SICARD
GEORGES VALOIS — JULES VKRAN
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Deberny avec filets et lettrines, tiré sur papier vergé, et
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Maurras, Charles
Le conseil de Dante
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